Pibouls

LAGRASSE ET LES PIBOULS (article historique)

 

Il y eut une longue période – vraiment très longue – au cours de laquelle, assez curieusement, Lagrasse n’existait pas…

Rien.

Pas de pont sur l’Orbieu, pas de parking 1 ni 2 (ni 3 !), pas de boulangerie, pas de marché de bobos le samedi matin, pas d’artisans d’art, pas de pharmacie, pas de restaurants fermés le même jour, pas de terrain de boules, pas de musée 1900, pas de garde champêtre et pas d’Agent de Surveillance de la Voie Publique. Le terrain de foot, on n’en parle même pas.

On ne saurait dire quand a commencé cette longue période de rien. Par contre, on croit savoir qu’elle s’est achevée aux alentours de la seconde moitié du huitième siècle, avec la fondation de l’abbaye bénédictine.

Jusque là, donc, et on a du mal à l’imaginer, les lagrassiens de souche n’existaient pas !… Car ici comme ailleurs, la souche préoccupe. Chaque fois que la vie du village est un peu bousculée, cette question de l’origine revient plus ou moins ouvertement : ce type, qui se gare n’importe où, il est d’ici ? Et l’on sent bien que « s’il est d’ici », la faute est nécessairement moins grave, et le fait qu’il empêche tout le monde de passer peut éventuellement se comprendre. Puisqu’il est d’ici. Mais n’allons pas trop vite…

Les types qui, à cette époque là, où Lagrasse n’existait pas, empruntaient le chemin entre Carcassonne (créée au sixième siècle avant Jésus Christ) et la région de Durban et de Tuchan (où l’on bricolait déjà les perles en cardium à l’âge de bronze !), étaient déjà tous des étrangers. Nécessairement. Le problème, quand on créé une ville, c’est qu’on vient forcément d’ailleurs.

Lagrasse a commencé à s’appeler Lagrasse après 779, date à laquelle Charlemagne rédigea la charte de création de l’abbaye qui existait déjà. Il fallut ensuite, on l’imagine, quelques années pour que, de l’autre côté de la rivière, un village se construise, qui finalement prit nom.

C’est à partir de ce moment-là que tous ceux qui n’étaient pas lagrassiens – à force nés et domiciliés entre les remparts – et qui venaient séjourner au village, furent désignés par le joli nom de piboul. Le piboul est une espèce de champignon gris un peu blette, pâle et sans trop de goût, qui pousse sur les troncs des peupliers de la région. Un genre de parasite champêtre. Des étrangers, quoi.

PromenadeNotons aussi que, de l’an 779 à 1940, il ne s’est absolument rien passé à Lagrasse ni dans les environs. On veut dire rien de notable. Le simple train-train d’une société de paysans et de marchands qui se mariaient les uns avec les autres, avec parfois l’exploit d’un audacieux qui décidait d’épouser une piboule de Ribaute ou de Saint-Pierre des Champs… Des gens tranquilles, amicaux, qui se foutaient un coup de pioche derrière la nuque au moindre litige sur le droit de passage d’un chemin entre deux vignes, et qui considéraient que tout ce qui venait d’ailleurs (les colporteurs, le phylloxéra, les gendarmes, les dentistes ambulants, la peste noire ou les cataphractaires) était suspect.

Pourtant, il faut bien le reconnaître, les premières manifestations de suspicion, de crainte et de rejet répertoriées au village apparurent entre les lagrassiens et les abbés !…

Car l’abbaye de Lagrasse qui, pendant le Moyen-Âge, étendait son pouvoir de l’Albigeois jusqu’à Saragosse, exerçait une influence considérable jusque sur la vie des gens, qu’elle régissait implacablement en s’en mettant plein les poches au passage. C’était par exemple l’abbé de Lagrasse qui donnait aux paysans la permission de faire du charbon, de pêcher dans la rivière ou de chasser : « Par acte passé en 1407, il fut convenu que l’abbaye de Lagrasse aurait le droit de prendre la hure et le quartier droit de chaque bête fauve, de quelle nature qu’elle soit, dans Lairière et toute la terre de Lagrasse ».

Les historiens les plus sérieux confirment que c’est effectivement à partir de ce moment-là qu’on a commencé à se la péter grave du côté des religieux de l’abbaye.

Mais au fond, à part ces querelles de voisinage, les choses se passaient plutôt bien.

Pendant la seconde guerre mondiale, la question se posa d’une autre manière. Et c’est là que Lagrasse et ses habitants gagnèrent leur réputation de gens accueillants, ouverts et bienveillants aux misères des autres. On logea par ici quelques familles juives, d’autres réfugiées de la guerre d’Espagne. La légende villageoise parle de familles de juifs musiciens qui jouaient du violon, d’espagnoles tonitruantes qu’on hébergea tant bien que mal dans une grange sur le chemin de Clamençou. On en cacha quelques unes, on laissa la gendarmerie embarquer les autres. Bref, on fit comme tout le monde…

Sauf les boulangers. Les boulangers du village, Agnès et Lucien Bertrand, installés sur la place de la Bouquerie, inventèrent sans le dire à personne, au dessus du four et de la boutique, un système de grenier qui n’existait pas, dans lequel ils cachèrent et sauvèrent Paula Neger et Martin Tattmar, un couple de juifs menacés de déportation. Agnès et Lucien Bertrand, boulangers lagrassiens et honneur de ce village furent, en 1968, parmi les vingt premiers français honorés par l’Etat d’Israël comme Justes parmi les Nations. Ce n’est pas rien, et on dira que ça rattrape tout le reste… (voir la fin de l’épisode 1)

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Sur la façade de l’ancienne boulangerie, la plaque en l’honneur d’Agnès et Lucien Bertrand…

Les espagnols, pas rancuniers, revinrent souvent après la guerre (la leur, puis la notre). S’installèrent parfois. Et se fondirent assez rapidement dans le paysage. Le maire actuel est d’ailleurs le fils d’un émigré espagnol. Mais le commerce avec les voisins du sud s’organisa surtout autour des travaux de la vigne. Une tradition s’installa, qui voulut que des familles entières vinrent, chaque année pendant trente ans, faire les vendanges. On allait en camionnette chercher toute la colhe à la gare de Narbonne, qui sortait harrassée, hommes bruns et courts, femmes, belles-sœurs et enfants, d’un éprouvant voyage de quinze heures dans des wagons surchauffés. Chargés comme des baudets. Car le principe étant que lorsqu’on vient trimer pour gagner en trois semaines ce qui vous permettra de vivre chichement dans votre village des environs de Valence, de Cordoue ou de Saragosse le reste de l’année, on évite toute dépense inutile, on porte donc avec soi l’huile, le savon, les pommes de terre et un jambon, qui feront pitance. On achètera le pain, et voilà tout. Le vin lui, est prévu, deux litres par jour et par adulte, dans le contrat. D’une année sur l’autre, on constate la transformation des corps, l’adolescent malingre est devenu un jeune homme capable de porter la hotte, et donc de ramener quelques sous supplémentaires. La gamine s’est transformée en vamp, il faudra faire attention le soir à ne pas laisser trainer les jeunes… Le grand père ne vient pas cette année, trop fatigué. Tout le monde a compris qu’il ne viendra plus. Une drôle de relation se lie, d’année en année, entre deux familles que tout sépare : les moyens et les intérêts. On a aussi de l’affection pour ceux qu’on fait travailler dur, et qu’on paye juste le prix. Et chacun fait selon sa conscience, sa propre humanité. Pour avoir, au tout début des années soixante-dix, loué une maison qui servait à l’automne à loger les vendangeurs (une « maison de vendangeurs », quoi), on peut témoigner que certains leur offrait un gite à peine digne, matelas de paille et vieux galetas, eau froide au robinet et wc entre deux souches, au fond de la vigne. Et puis cette gentille insulte qu’on se lançait entre villageois, quand on était à nouveau entre soi : « Oh, espagnol ! C’est à cette heure-ci que tu rentres de la vigne ?… » Rires garantis.

 

 

Après la guerre, et en dehors de ce commerce de circonstance, le village se referme lentement sur lui-même. Les communications avec l’extérieur sont encore très limitées, et au pas du cheval et de la charrette, il faut une bonne journée pour rejoindre Carcassonne ou Narbonne. Ça incite plutôt à s’organiser sur place. Quand les voitures remplacent peu à peu le cheval et la carriole, le monde ne bascule pas pour autant, d’un seul coup. On continue à rester chez soi. Ce sont les autres qui viennent à vous. Les commerçants, camionnettes dépliantes du poissonnier, du vendeur d’outillage, fourgonnette vitrée du coiffeur, petite berline discrète du banquier, qui vient prendre le café chez vous, crispé sur sa mallette.

A la fin des années soixante dix, le plus dur est fait : Lagrasse se meurt lentement, en silence, dans un mouvement inexorable et bien connu. Les enfants partent travailler en ville, tournant le plus souvent le dos aux vignes et à la vie étriquée de leurs parents ; qui restent seuls dans un village qui s’éteint. Plus de la moitié des cafés et des commerces ont fermé, et l’été, le tourisme reste parfaitement anecdotique. A l’école, les enfants sont moins nombreux. Dans les soirées, il n’y a plus de fanfares ; plus de jazz, comme on disait alors. A l’abbaye, il ne reste que quatre ou cinq vieux, gardés par autant de bonnes sœurs à peine plus jeunes. Rien ne semble pouvoir troubler la marche lente et étouffante, destructrice, des jours et des saisons…

Pourtant un jour, au café de la Promenade, la nouvelle tombe : l’abbaye vient d’être rachetée !…

 

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La confirmation tombe bientôt : la confrérie des Sœurs des sept douleurs a vendu le bâtiment à une communauté de chrétiens de gauche, la Théophanie, issue des communautés de Lanza del Vasto, qui veulent tenter là l’expérience d’un vivre ensemble inspiré par une foi ouverte, généreuse, le renoncement aux stupidités de la vie matérielle et l’attention aux autres. Normalement, dans cette petite commune, socialiste de toute éternité, une telle nouvelle aurait dû provoquer au moins de l’intérêt. Pour une raison qu’on ignore encore, c’est un tout autre séisme qui va profondément secouer et fissurer le village.

Du jour au lendemain, on croise de grandes femmes aux jupes longues et chemisier blanc en lin, une croix de bois autour du cou. Elles affichent toutes sur le visage un insupportable sourire béat. Quelque chose les porte, qui ressemble à une certitude supérieure. C’en est trop : on dirait « Super Piboul » qui attaque ! Très difficile à avaler quand on se débat avec l’idée de sa propre disparition. On s’était résigné à mourir, tout ce monde ancien s’effaçait lentement, et voilà que la vie voudrait s’imposer par d’autres, venus d’ailleurs !

Alors, une partie des lagrassiens va réagir de la pire des manières, comme si cette arrivée de jeunes couples radieux, de brochettes d’enfants rigolards, qui venaient empêcher le village de s’éteindre tout à fait, représentait une violence insupportable. Quelques minuscules commandos se constituèrent donc au zinc nocturne du bistrot, et au matin, on constata des pneus crevés, et ça et là une façade peinturlurée de slogans désastreux : « Théophanie dehors ! » criaient les volets et les murs. Comme quoi la guerre n’est jamais loin, pour qui accepte de ne pas y réfléchir.

Bien sûr, ce n’était pas le Liban ! Petit à petit, devant tant de colères sacrées, les théophanes se réfugièrent dans l’abbaye, où ils tentèrent, autour de ratichons pas vraiment mieux inspirés, de se faire une raison. Un jour, sans autorisation municipale, ils coupent le vénérable pin qui, au milieu du grand cloître, dressait depuis des décennies son panache vert sombre sur les toits de tuiles. Emeute, écharpe tricolore, délégation, porte close, démission du Conseil Municipal, télégramme de soutien de Jack Lang, envoyé spécial de Libération. Clochemerle minuscule, vite oublié. Pendant ce temps, les familles de proches de la Théophanie achètent, peu à peu, une bonne partie du village…

C’est là que, Dieu merci, les lagrassiens se vainquirent eux-mêmes. Une chose est d’avoir de grands principes sur la légitimité des uns et des autres, le droit du sol communal et toute cette sorte de choses, une autre est de refuser un bon prix pour cette maison dont on ne se sert plus : les vendangeurs ont été remplacés par des machines. A quoi bon garder ces maisons fermées, qui s’abîment, qui vous coûtent en impôts de toutes sortes, alors que ces gens vous en offrent une somme que vous n’aviez jamais espéré ? L’argent fit taire les passions…

Mais une fois de plus, c’est l’école qui panse les dernières blessures. L’école qui accueille, sans barguigner, tous les enfants de tous les nouveaux arrivants. Plutôt dégourdis et sympathiques, les enfants. Les instituteurs notent que l’école, s’ouvrant ainsi à d’autres histoires, à d’autres parcours, à d’autres horizons, tout le monde en profite, et le niveau général monte sensiblement. Les parents d’élèves, qui s’investissent dans les activités et les sorties, viennent aussi de l’abbaye. On commence à se parler, les enfants vont chez les uns, chez les autres. Et puis il y a les voyages : ça peut paraître aujourd’hui invraisemblable, mais dans les années quatre-vingt, l’école d’un village comme Lagrasse, sous l’impulsion des instituteurs, pouvait organiser des voyages de fin d’année de quinze jours, en Grèce ou en Egypte, avec des mères d’élèves comme accompagnateurs… Dans le village, quelque chose se remet en ordre autour des enfants. Et la concorde renait. Aujourd’hui, certaines personnalités du village sont issues de cette aventure de la Théophanie, et la génération suivante ne se distingue plus des autres.

 

Lagrasse-la-gare

 

Les années ont passées. Les maisons ont continué à se vendre, à se revendre. Entretemps, une nouvelle digue a cédé : ces années quatre-vingt furent aussi celles où une compagnie aérienne « low-cost » ouvrit une ligne directe entre les banlieues de Londres et le petit aéroport de Carcassonne. Les anglais, coincés chez eux par des plans d’occupation des sols millimétrés, vinrent ici en masse pour investir et préparer leur retraite.

Le village, une fois de plus, s’en trouva bouleversé. Comment dit-on Piboul en anglais ?…

Aujourd’hui, le village, qu’il le veuille ou non, est devenu cosmopolite. Et c’est une chose qui ne changera plus.

Bien sûr, ici comme ailleurs, la peur progresse lentement. Pourquoi en serait-il autrement ? Le Front National, dont les voix se comptaient il y a vingt ans sur les doigts des deux mains et d’un pied, affiche des scores inédits : 70 voix et 26% des suffrages aux dernières élections régionales. Certains se rassurent avec les quarante chanoines inscrits sur les listes électorales. Mais ils savent bien que ça n’explique pas tout.

Comme partout, les vieux cons restent en pleine forme, et quelques « lagrassiens de souche » vous expliquent doctement qu’on a vu des réfugiés du Cada chiper des tomates ou des cerises du côté des jardins. Eux-mêmes ont du mal à y croire. Mais c’est un voisin qui leur a dit.

L’Europe est entrée à Lagrasse. Elle y a acheté des maisons, et loue à présent des gîtes ou des vélos pour la promenade. D’une certaine manière, c’est la victoire des pibouls. Un peu amère, un peu molle.

Comme l’époque…

 

Jean-Michel Mariou