N°67 : DIMANCHE 7 AOÛT 2016

EDITO

Les choses importantes ont toujours un début et une fin. Depuis quelques années, le Banquet d’été commence avant qu’il ne débute. Deux jours avant, pour être précis. Deux jours pendant lesquels le philosophe Gilles Hanus réunit et anime un séminaire sur la thématique de l’année. On peut alors assister à d’étranges scènes, où les concepts en balade croisent les livraisons de limonade…

Cinquante personnes ont suivi le séminaire de Gilles Hanus, dans la cour de la librairie…

« Lévinas, c’est un de ceux qui a le mieux pensé le concept de séparation, souligne Gilles. C’est précieux pour ce qui nous retient cette année. Et pour lui, la séparation est une chose complexe, pas forcément isolante, ni définitive… »

Gilles a mené son séminaire dans la cour de la librairie, sous une tente ouverte qui protège du soleil. Tout au long de ce Banquet, il nous livre aussi, pour ce journal, sept courtes variations autour de sept concepts fondamentaux de l’oeuvre d’Emmanuel Lévinas. C’est clair, précis, et passionnant, comme son dernier livre, qui reprend brillamment ces questions (L’épreuve du collectif, Verdier 2016). Sur la séparation constitutive, il conclue justement qu’elle s’apparente à « celui qui réside dans une tente ouverte aux quatre vents » ! Nous y voilà…

Car le vent s’est invité à l’ouverture du Banquet. Il a fait une trêve respectueuse pour la soirée inaugurale, et le spectacle musical de Gwenaëlle Aubry sur Sylvia Plath s’est déroulé vendredi soir dans la paix du soir tombé. Mais à la mi-journée, samedi, il a recommencé à envoyer ses premières séries d’uppercuts. Et toute l’après-midi, les toiles du grand chapiteau ont claqué sous les coups. On pensait au ventre craquant du Péquod, aux colères du capitaine Achab. Mais au moins a-t-on désormais une certitude : ça tient ! Le Cers, cette variante locale de la Tramontane, vient du Nord-Ouest, et chasse violemment les nuages. Mais on n’a jamais vu le Cers amener la pluie…

Arno Bertina

Arno Bertina

C’est Arno Bertina qui a prononcé la première conférence – samedi matin, Jean-Louis Comolli avait inauguré son séminaire sur le cinéma devant cent soixante personnes ! Sur le programme, l’intervention d’Arno s’annonçait ainsi : « Ce qui me relie à cette fille-mère de Pointe-Noire, au Congo, prostituée déclarée sorcière ». Arno Bertina a accompagné une ONG spécialisée dans le soutien aux très jeunes filles abandonnées et prostituées, et il a recueilli de très nombreuses histoires. « Moi, Dieuleveut, j’étais pute de bar« . Ce qui le relie à ces filles, c’est surtout cette méfiance de là où peut vous entrainer la langue française, si on ne la prend que pour ce qu’elle est le plus souvent : un cadenas posé par la bourgeoisie sur ce monde de domination. Et il a bientôt compris que ces filles ne pouvaient pas vraiment dire l’intime, la vérité de leur vie saccagée, dans la langue du pouvoir corrompu, du passé odieux. « Il faudrait pouvoir débrancher la fonction contrôle, les marques normatives dans la langue française. Mais au fond, n’est-ce pas aussi ce que je voudrais faire quand j’écris ?… Elles, il faudrait pouvoir ne pas les corriger quand elles parlent, quand elles écrivent…

Autrement, vers vingt heures, le vent a disparu tout à fait…

 

 

CHAPITEAU

La conférence de 18 heures accueillait un diplomate, Dov Lynch, spécialiste des états autoproclamés, mais non reconnus, du pourtour de la Mer Noire. Il était question des frontières, des Etats Nations, une des thématiques fortes de cette année…

Il raconte ici un rendez-vous avec le Ministre des Affaires étrangères d’Abkhazie, une enclave au nord ouest de la Géorgie, indépendante pour ses dirigeants, mais ignorée par la communauté internationale : le Ministre, reconnu par personne, est un peu seul…

Diapositive1

TOMBÉ DU CAMION

par Antoine Beauchamp et Lina Mariou

Images : marché de Lagrasse, samedi 6 août 2016. Son : extrait de la conférence d’Arno Bertina.

SEPT VARIATIONS LEVINASSIENNES

Par Gilles Hanus

 

1-Séparation

Du simple fait d’exister nous nous trouvons séparés des choses, des autres, séparés absolument. « On peut tout échanger entre êtres sauf l’exister. Dans ce sens, être, c’est s’isoler par l’exister », écrit Lévinas (1). Personne, en effet, ne saurait être à ma place, si simple mon existence fût- elle. Chaque existence a une saveur, un goût qui lui appartient en propre, que nul autre ne connaît et qui la tient à distance de toutes les autres existences.

Mais exister est un acte au moins autant qu’un fait ; exister, c’est éprouver, penser, se représenter ceci ou cela, imaginer, etc. et chacun de ces actes éclaire différemment notre existence séparée. Autrement dit, exister seul, séparé des autres, c’est d’emblée entretenir avec soi-même un rapport – et donc faire l’expérience paradoxale d’une séparation qui est aussi relation à soi.

Seuls, les hommes ne sont pas pour autant des substances, des êtres qui se suffiraient à eux- mêmes et n’auraient besoin de rien d’autre pour exister. Notre séparation n’est pas ainsi : nous existons seuls mais n’existons pas par nous-mêmes. Nous sommes nés, nous descendons d’autres hommes : telle est notre solitude paradoxale, celle d’un être qui ne vient ni ne va de soi.

Ainsi notre séparation constitutive n’est pas comparable à celle d’un sujet enfermé dans sa forteresse, mais bien plutôt à celle de celui qui réside dans une tente ouverte aux quatre vents.

(1) Le temps et l’autre, p. 21.

 

 

FEUILLETON

Il y a dix jours, on célébrait le soixante cinquième anniversaire de la Convention de Genève, et les réfugiés n’ont jamais été aussi nombreux, aussi perdus sur les chemins du monde.

Au cœur du village de Lagrasse, sur la petite place de la Bouquerie, un centre pour demandeurs d’asile accueille, depuis plus de trente ans, toutes les misères du monde.

Le CADA – Centre d’Accueil de Demandeurs d’Asile – héberge une cinquantaine d’étrangers pour toute la durée de l’étude de leur dossier. C’est son histoire que nous allons vous raconter, chaque jour, tout au long de ce Banquet d’été où les étrangers, en nous ou autour de nous, rôdent et questionnent.

Couv_Feuillet1

HOMMAGE DE L'AUTEUR ABSENT DU BANQUET

L’absent, c’est un habitué du Banquet. Mais cette année, il n’est pas là. Pourquoi ? Et quel est l’état de son esprit en ce mois d’août 2016 ?… Aujourd’hui, l’écrivain Daniel de Roulet.

 

Réponse à deux questions

Je ne suis pas venu à Lagrasse parce que je suis en Suisse, on ne peut pas être au four et au moulin. Au four de Lagrasse, j’aurais pu cuire et durcir mes idées, j’ai préféré le moulin helvétique contre lequel je me bats donquichotesquement. Si j’étais venu à la table du Banquet des générations j’aurais essayé de comprendre pourquoi tant d’amis français, Cohn-Bendit par exemple, proposent une feuille de route avec des camps aux frontières de l’Europe loin des yeux, loin du cœur, loin des peuples.

Daniel-de-RouletJe me méfie de ceux qui veulent donner à l’Europe ce programme qui débute par le renforcement de la police (Europol, Eurojust). Commencer l’Europe par une monnaie était une erreur, la commencer par la police est un appel à la guerre. Feuille de route, feuille de déroute. L’Europe est un espace culturel, c’est pourquoi j’ai confiance en l’Europe. Pas celle de la commission de Bruxelles, mais celle de la multitude et du mélange des peuples. Mes amis, suis-je un populiste ?

Je me méfie de l’État-Nation qui en Europe entre 1914 et 1945 nous a valu 72 millions de morts, comme le dit George Steiner. Mais je me méfie encore davantage d’un État-Europe qui provoque des guerres et des massacres à ses frontières, en Bosnie, en Lybie, en Syrie. J’ai la méfiance du populiste, mais j’ai confiance dans les No Borders, les autonomes et même les anarchistes qui sont sur le terrain et prêtent main forte contre l’encampement du monde. Mes amis, suis-je un populiste ?

En Suisse je me moque gentiment de celles et ceux qui se disent progressistes et emploient au noir une femme de ménage africaine. Mais je les respecte parce qu’ils sont allés à Calais, à Lampedusa, à Lesbos pour accueillir les migrants.

Mes amis, ce geste m’émeut, je suis un populiste.

Genève, le 5 juillet 2016

Daniel de Roulet

 

 

L'OBJET DU JOUR

Jacques Joulé est un des premiers compagnons de route du Banquet. Avant même qu’il existe. Il tenait alors auberge sur la Promenade, juste en face de l’école, à l’emplacement de l’actuelle épicerie. A coups de coqs au vin et de canards farcis, il prit une place déterminante dans les premières éditions du Banquet. Sa table était pour nous encore ouverte, chaque nuit vers deux heures, lorsque nous bouclions enfin, dans les salles de classe, le quotidien du jour, « Corbières Matin ». Aussi est-il juste qu’aujourd’hui, reconverti en brocanteur curieux, il trouve enfin sa place entre ces lignes numériques. Le principe de cette collaboration est simple : nous dénicher, chaque jour, un objet très étrange, plus petit que son histoire…

UN POULET POUR LE BANQUET

par Dominique Larroque-Laborde

Le polar, lecture de l’été ? C’est vrai pour beaucoup de gens, qui cherchent un peu d’évasion tout en restant au cœur des problématiques sociales et politiques du temps. Dominique Larroque-Laborde nous offre sept portraits d’enquêteurs cabossés, qui exercent autour de la Méditerranée…

 

(1) : le commissaire Kostas Charitos

Il y a cent raisons d’estimer et même de chérir le commissaire Kostas Charitos, et, partant, son créateur, Petros Markaris.

Aujourd’hui, nous en retiendrons trois.

« Vlassopoulos prend l’avenue Vassileos Constandinou et passe par le Zappion pour déboucher sur l’avenue Vouliagmenis. C’est un bon choix : la circulation est fluide et nous atteignons vite l’avenue Alimou.

– Il a fallu que la crise arrive pour régler le problème de la circulation. On économise même la sirène. »

petros_markarisUne : avec Charitos (prononcez Haritos), pas besoin de GPS, vous circulez dans Athènes comme si vous y étiez, et vous finissez par savoir par cœur le nom des rues et des avenues, qu’il parcourt dans sa vieille Seat, ou avec un collègue, ou en bus, ou en trolley (la crise…).

« Elle a préparé des légumes farcis, plat qu’elle délaissait depuis des mois, mais la surprise, c’est le calmar frit qu’elle sert avec des herbes sauvages. »

Deux : le commissaire est l’époux d’Adriani et le père de Katérina. Si bien qu’entre les petits plats de l’une (de plus en plus simples, pour des raisons évidentes) et les (bonnes) causes défendues par l’autre, avec tout autour famille, amis, collègues et suspects, c’est toute la société grecque d’aujourd’hui dont vous partagez la vie quotidienne.

« Je cherche dans le dictionnaire Dimitrakos l’entrée « nazisme », sans la trouver. Je dois me contenter d’un sous-produit :

     Fascisme, n.m. Système politique à tendance dictatoriale et nationaliste, en vigueur en Italie à partir de 1922. »

Et trois : lors de ses enquêtes, Charitos, en bon Grec, a recours au logos et aux oracles, sous la forme d’un dictionnaire.

Les ratonnades d’Aube Dorée, la corruption des élites et de l’administration, la bureaucratie paralysante, le poids du passé (Guerre civile et dictature), les souffrances de la crise : Charitos se confronte à tous les maux de la Grèce, avec humour et pessimisme, et peu importe au fond l’intrigue – diablement bien tissée au demeurant.

 

« Le crétin qui refusait d’acheter les fonctionnaires et le mafieux qui s’achetait de belles fringues sont entrés en conflit. L’un s’est suicidé, l’autre a été assassiné.

– Les « Grecs des années 50 », ça vous dit quelque chose ? demande Papadakis.

Elle rit. ».

Petros Markaris, Epilogue meurtrier, Seuil, 2015.

 

Et aussi : Liquidations à la grecque ; Le justicier d’Athènes ; Pain, Education, Liberté (Points policiers).

 

 

LE DESSIN DE FIN, ET A DEMAIN !...

Dessin de l'illustrateur polonais Pawel Kuczynski
Dessin de l'illustrateur polonais Pawel Kuczynski

LE PROGRAMME DU JOUR

9h
Balade dans la garrigue, avec Catie Lépagnole
10h
Atelier littérature et civilisation grecques, Dominique Larroque-Laborde, à l’école
10h30
Séminaire Cinéma, Jean-Louis Comolli
11h15
Atelier de philosophie, Françoise Valon, cour de la librairie à l’abbaye
14h-20h
Dégustation de vins, avec le caviste Laurent Jamois et les vignerons de « Changer l’Aude en vin »
16h
« De Riga à Jérusalem, en passant par Kiev et Belgrade, réécrire l’Europe sur ses frontières », Emmanuel Ruben
18h
« Eloge de Babel. De la question des migrants à une anthropologie des frontières », Michel Agier
21h30
Lecture de « Mer Noire », Dov Lynch. Lectures de textes de Stefan Zweig sur les apatrides, Mélanie Traversier

ARCHIVES

i282037939666583628._szw1280h1280_

CORBIERES MATIN n° 66


Cette honte bue

Personne ne se risquera à dire que nous ne savions pas. Ce qui se passe aujourd’hui en Grèce…

i282037939662534864._szw1280h1280_

CORBIERES MATIN n° 65


Ce besoin de camps

Parce que dans cette région l’histoire de nos voisins espagnols est souvent mêlée à la notre…

Bouch_collège

CORBIERES MATIN n° 64


Le Collège, la France, et la double impuissance

Le jeudi 17 décembre dernier, le Collège de France a confié à Patrick Boucheron une nouvelle chaire, « Histoire des pouvoirs en Europe occidentale du XIIIe au XVIe siècle ».